ACTUALITE
L'OURS
PUBLICATIONS
DEBATS DE L'OURS
LIVRES DIFFUSÉS
SEMINAIRE OURS
ARCHIVES BIBLIOTHEQUE
TEXTES, IMAGES, DOCUMENTS
L'OURS Signale (colloque,
LIENS UTILES
NOUS ECRIRE
 
Nous joindre
L'OURS 12 Cité Malesherbes 75009 Paris
Tél. 01 45 55 08 60
Pour être informé de nos activités (réunions, parutions, séminaires…), laissez nous un message électronique :
e-mail : info@lours.org
 
L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE
 
Nadaud/Christine Bouneau JS 391
Des jeunes… oui mais de socialistes ! »
par ERIC NADAUD

à propos de Christine Bouneau, Socialisme et jeunesse en France. 1879-1969. Acteurs-Discours-Moments et lieux, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2009, 664 p
(article paru dans L’OURS n° 391, septembre-octobre 2009)

Cette véritable somme de Christine Bouneau apporte une contribution majeure à l’histoire du socialisme et de ses mouvements de jeunesses, comme à celle de la participation des jeunes à la vie politique.

Dans cette version remaniée du mémoire qu’elle a présenté pour son habilitation à diriger des recherches en histoire contemporaine, Christine Bouneau traite des relations entretenues par le Parti socialiste avec la jeunesse. Elle les étudie sur près d’un siècle, de 1879, année du congrès ouvrier de Marseille et de la conversion du mouvement socialiste français au marxisme, jusqu’à 1969, année du congrès d’Issy-les-Moulineaux, qui sonne la fin de la vieille SFIO, ces deux bornes ayant aussi un sens pour l’histoire des jeunes, qui émergent comme « classe d’âge » à la fin du XIXe siècle, et se révoltent contre la société traditionnelle en 1968. D’un bout à l’autre de sa recherche, elle se demande dans quelle mesure le socialisme a été en prise avec la jeunesse de son époque, mais aussi quelle a été la nature de ses relations avec ses propres Jeunesses, les « Jeunesses socialistes » (JS) et les « Étudiants socialistes », ce qui l’amène à s’interroger sur le rôle de ces dernières : s’agissait-il de simples groupements socio-éducatifs, auxiliaires du Parti, voués à l’éducation, à l’apprentissage de la discipline et aux loisirs, ou d’organes avant-gardistes animés par une culture spécifique, voire une conscience générationnelle l’emportant sur l’esprit de parti ? Elle s’est appuyée sur des sources variées et parfois inexploitées, principalement celles de l’OURS, de la Fondation Jean-Jaurès, du CHS du XXe siècle (Université Paris 1) et de l’Assemblée nationale, et a fait un large usage de l’irremplaçable Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français.

Les trois âges des JS
L’ouvrage, qui suit un plan chronologique, distingue trois grandes périodes. La première, de 1879 à 1920, correspond à une sorte d’« âge d’or ». Une « synergie » se produit alors entre le socialisme et la jeunesse, qui se nourrissent mutuellement, d’une manière « dynamique », à mesure qu’ils s’affirment l’un et l’autre. Le mouvement socialiste adulte montre sans doute une certaine indifférence pour la jeunesse, puisqu’il l’oublie lors de la création de la SFIO en 1905 et, hormis Jaurès, ne lui accorde que peu de place dans son discours, mais il n’en noue pas moins de diverses manières des liens étroits avec elle. Inversement, il tire profit de l’activisme de ses propres jeunes, qui sont à l’avant-garde de sa mobilisation, notamment pour la défense du capitaine Dreyfus, puis contre le militarisme et la guerre.

La deuxième période va de la scission de Tours, en 1920, à 1944. Les relations entre le socialisme et la jeunesse sont désormais « chaotiques ». La SFIO se soucie plus qu’auparavant de se rapprocher de la jeunesse, pour rajeunir son image, et faire face à la concurrence d’autres forces, qui se veulent également « jeunes ». Elle n’en entretient pas moins un rapport conflictuel avec ses propres Jeunesses. Elle s’applique à mettre celles-ci sous contrôle, par le biais d’un statut mixte qui les cantonne dans des tâches de recrutement et de formation. Elle se heurte cependant à la résistance d’une partie d’entre elles, qui cherche à s’émanciper. D’où des crises à répétition, marquées par des exclusions et des reconstitutions. Ces difficultés n’empêchent pas la rencontre du socialisme et de la jeunesse au « moment euphorique » du Front populaire. La SFIO prend alors en compte la jeunesse dans son programme et sa politique, notamment à travers l’action de Léo Lagrange, tandis que les JS ravivent de leur élan et de leurs pratiques la culture politique du Parti, et lui inspirent un nouvel activisme face au fascisme, à la guerre et à l’occupation allemande, tout en se développant au point que leurs effectifs atteignent un sommet en 1937 avec plus de 50 000 adhérents.

La troisième période, de 1944 à 1969, est celle d’un déclin tant de la SFIO que des JS, ces dernières finissant par perdre plus de 80 % de leurs effectifs initiaux. Elle est aussi marquée par de nouvelles crises et des « rendez-vous décalés et manqués ». En 1947, la SFIO rompt avec ses JS, qu’elle décapite pour de longues années. En 1957-1958, elle rentre dans une nouvelle crise avec ses Étudiants anticolonialistes et les JS de la Seine, contre lesquels elle prend encore des mesures répressives, qui laissent le mouvement exsangue. En 1968, elle reste extérieure au mouvement de révolte de la jeunesse, qui ne se reconnaît pas en elle. Toutefois, cela n’empêche pas les JS de continuer de jouer en son sein un rôle d’avant-garde, notamment en militant pour l’Europe, la paix et la décolonisation.
À cette lecture diachronique, on peut préférer une lecture transversale. Christine Bouneau distingue en effet dans chaque période « les acteurs », « les discours », et enfin « les moments et les lieux ». Parmi les acteurs, elle met en valeur des militants comme Lagardelle, Pierre Lainé, Mireille Osmin, Bernard Chochoy, Daniel Mayer ou Pierre Mauroy, mais aussi des groupements comme le Groupe des étudiants collectivistes ou les fédérations socialistes de la Seine et du Nord, et des catégories comme les normaliens ou les Étudiants. A travers « les discours », elle évalue la place de la jeunesse dans les programmes, les professions de foi ou les publications socialistes. En évoquant « les moments et les lieux », elle fait revivre les lieux et les époques où les jeunes socialistes se sont le plus manifestés, comme le Quartier latin de l’affaire Dreyfus et de Mai 68, les rues des manifestations, les congrès des Internationales, les réseaux de la clandestinité…

Conflit œdipien ?
De cette étude serrée, il ressort que le socialisme français a cherché précocement à faire de la jeunesse un champ privilégié d’intervention. Cependant, il a traité ses propres Jeunesses moins bien que la jeunesse en général, en s’en méfiant et en s’efforçant de les contrôler quand il ne les ignorait pas. Pour leur part, les JS, si elles ont indéniablement constitué un groupement socio-éducatif au service du Parti, ont aussi été régulièrement travaillées par la tentation de l’autonomie, notamment sous l’effet du noyautage anarchiste puis trotskiste. C’est pourquoi les relations entre adultes et jeunes ont été placées sous le signe d’une confrontation toujours recommencée, que certains ont pu interpréter comme un conflit œdipien, d’autres comme un conflit de générations.

On peut penser que Christine Bouneau aurait gagné à simplifier la problématique en ne considérant les relations du socialisme qu’avec un seul partenaire, soit la jeunesse en général, soit les Jeunesses socialistes, plutôt qu’avec les deux à la fois, alors qu’elle reconnaît elle-même qu’il faut les distinguer. Il n’en reste pas moins qu’elle apporte avec cet ouvrage monumental une contribution majeure à la connaissance, non seulement de son sujet, mais aussi de l’histoire du socialisme, ainsi que de celle de la participation des jeunes à la vie politique. Au-delà de ce constat d’ensemble, les chercheurs apprécieront en outre tout particulièrement l’appareil de notes qui accompagne le texte, très étendu et précis, qui nous livre un inventaire précieux de la plupart des sources et de tout ce qui a été produit sur les questions abordées.

Eric Nadaud
 

 
© L'OURS - 12 cité Malesherbes 75009 Paris