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L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE
 
Dupont/Marie/Krouchtchev/400
Nikita Khrouchtchev, quelle personnalité ?
Par Claude Dupont

A propos de Jean-Jacques Marie, Khrouchtchev. La Réforme impossible, Payot, Biographie, 2010, 599 p, 28 €
Article paru dans L’OURS n°400 juillet-août 2010, p. 7

Que le nom de Krouchtchev soit avant tout attaché au XXe congrès du PC de l’Union soviétique, et à la dénonciation du « culte de la personnalité » n’est pas le moindre des paradoxes. Jean- Jacques Marie, qui a déjà publié plusieurs excellents livres sur l’Union soviétique, nous le rappelle dans cet ouvrage fort bien documenté : Nikita Khrouchtchev fut au plus haut niveau un parfait stalinien qui échappa miraculeusement à toutes les purges et à toutes les disgrâces.


Issu d’un milieu populaire, n’ayant pour instruction que quelques années d’école primaire, ouvrier métallurgiste en Ukraine, il adhéra au Parti communiste en 1919. On ne peut dire qu’il ait ébloui son entourage par ses qualités intellectuelles. Jugé par Malenkov comme « un individu mal dégrossi avec un sens de l’humour extrêmement grossier », décrit, en 1932, par un cadre moscovite comme « une buse de première grandeur », tout juste bon « à lécher les bottes de la Direction », traité de « crétin » par Litvinov, il avait déjà, si l’on en croit la confidence que Staline fit à Tito en 1945 « outrepassé ses petites capacités ». C’est peut-être cette insignifiance apparente qui le sauvera. Comme le soulignait le général Volkogonov : « Toute sa figure débonnaire et comique ne disposait nullement à voir en lui un “espion” polonais ou un “terroriste trotskyste” » et le Yougoslave Milovan Djilas saluera son « extraordinaire sens politique » qui lui permet de « s’adapter à toutes les circonstances » et son humour « typiquement populaire, parfois vulgaire, mais plein d’entrain et inépuisable »

La prudence et la servilité
Sa prudence idéologique fit le reste. Il se garda soigneusement de prendre parti dans tous les débats qui agitaient les Bolcheviks, avec une exception quand, en 1923, il vota une proposition de Trotski, mais il se ressaisira très vite. Il fait carrière en devenant l’homme lige de Kaganovitch en Ukraine, où il participe activement à la mise en place de la politique de collectivisation à outrance, qui provoquera une famine épouvantable. « Les gens, ravagés par la sous-alimentation, se déplaçaient comme des mouches d’automne », écrira-t-il lui-même. Puis, il fit du zèle à l’Académie industrielle de Moscou. Et c’est comme secrétaire du comité régional de Moscou qu’il sera l’un des agents de l’effroyable terreur que Staline imposera à l’URSS en 1936 et 1937, qui avait pour objet de terroriser certes la masse de la population, mais aussi de démanteler les petites bureaucraties locales, avec leurs clientèles et leurs réseaux. Staline et son argousin Iagoda fixaient les quotas. Par exemple, pour Moscou, il était décidé qu’il y aurait 8 500 fusillés et 35 000 déportés. Il revenait aux satrapes locaux, dont Khrouchtchev, de désigner les victimes. Dans le maelstrom qui s’abattit sur les responsables du Parti – ainsi, la plupart des membres du comité central et tous les premiers et deuxièmes secrétaires des douze Comités régionaux du PC ukrainien furent liquidés – Khrouchtchev sauva sa tête, et ne lésina pas sur la servilité : « Pour chaque goutte de sang d’ouvriers honnêtes, nous verserons un tonneau de sang noir de nos ennemis », s’écriait- il au congrès du PC ukrainien en 1938, et il porte sur l’équipe dirigeante communiste de l’époque ce jugement aux résonnances marquées d’un humour quelque peu noirâtre : « nous étions une bande de bons camarades dont les meilleurs ont liquidé l’écrasante majorité des autres. »
En 1941, l’Ukraine fut rapidement envahie par les troupes hitlériennes. Khrouchtchev fut, avec Timochenko, rendu responsable du désastre mais, curieusement, échappa aux sanctions. Revenu en Ukraine après la guerre, il manifesta une brutalité exemplaire pour briser les résistances paysannes, faisant déporter en Sibérie 11 991 « fainéants » parmi lesquels des retraités et des invalides de guerre condamnés pour ne pas travailler..

À la mort de Staline, Khrouchtchev est secrétaire du comité central et fait partie, avec Beria, Malenkov et Boulganine du quatuor qui dîne fréquemment avec le maitre du Kremlin. La liquidation de Beria a souvent fait l’objet de commentaires erronés. En fait, Beria allait plus loin que les autres dans la voie des réformes. Il fit libérer un certain nombre de détenus du Goulag, souhaitait favoriser la promotion de cadres des différentes nationalités, et proposait d’abandonner « la construction forcée du socialisme en RDA » et de s’orienter vers la réunification d’une Allemagne neutralisée. Ses collègues lui reprochèrent de déplacer le centre du pouvoir de l’appareil du Parti vers le conseil des ministres, de vouloir soustraire l’activité gouvernementale au contrôle permanent du Parti. Beria sera liquidé physiquement. Ce sera le dernier des dirigeants soviétiques à connaitre ce sort. Désormais, les dirigeants limogés seront autorisés à faire valoir leur droit à la retraite.

Une déstalinisation à usage interne
C’est que la fameuse « déstalinisation » amorcée au XXe congrès répondait à une impérieuse exigence : la nomenklatura voulait jouir paisiblement et sans risques des privilèges acquis. Elle ne voulait plus dépendre, dans son existence même, des caprices du despote. Pour autant, il n’était pas question de démocratiser le régime, de desserrer l’étreinte que cette même nomenklatura étranglait le peuple. Il n’était même pas question de réhabiliter les innombrables victimes condamnées, par exemple, pour « trotskisme ». Khrouchtchev mena l’opération avec brio, navigua entre les écueils, en parvenant même à dégager ses collègues et lui-même de toute responsabilité historique, avec des déclarations d’un cynisme tranquille : « Nous avons travaillé avec Staline. Mais cela ne nous engage pas ».

Mais la popularité que Khrouchtchev avait su s’attirer, notamment auprès des cadres régionaux, ne cessa de diminuer à partir de 1956. Au niveau international, il y eut l’écrasement dans le sang de la Révolution hongroise, puis, en 1962, l’affaire des fusées nucléaires à Cuba, qui s’acheva par une reculade sans gloire, et la rupture brutale avec la Chine de Mao. Au niveau intérieur, les réformes économiques, annoncées à grand son de trompe, connurent une suite d’échecs retentissants. Le défrichement des terres vierges permit certes, dans un premier temps, d’augmenter la production agricole. Mais menée en dépit du bon sens, l’opération se termina en fiasco. Les tartarinades, telle la promesse que l’URSS rattraperait les USA en 1960 pour la production de viande, de lait ou de beurre, ou la surestimation des forces militaires soviétiques, servirent d’alibi à Kennedy pour faire accepter au Sénat une augmentation substantielle des dépenses d’armement En prétendant redonner de l’autonomie aux paysans mais, dans les faits, en limitant au maximum leur droit à cultiver ces lopins individuels qui fournissaient pourtant une part importante de la viande, Khrouchtchev multipliait des réformes de structure qui ne faisaient qu’accentuer les effets du cancer bureaucratique. Les kolkhozes reculaient au bénéfice des sovkhozes, établissement étatisés dont le rendement était encore plus faible.

La chute
Khrouchtchev se laissait prendre de plus en plus aux illusions de solutions magiques dont il s’entichait. Il fallait planter du maïs partout, jusque près des zones polaires. Puis venait l’ère du plastique, qui devait remplacer les autres matériaux. Un fumiste nommé Lyssenko trustait les prix officiels en prétendant bousculer les lois de la génétique bourgeoise. Cette politique du bluff devait achever de lui aliéner les milieux intéressés par d’éventuelles réformes. Les tensions avec le clergé orthodoxe s’accentuèrent. Les rapports avec les intellectuels furent mauvais, malgré quelques mesures de libéralisation. Mais Khrouchtchev avait une conception purement utilitariste de la culture et n’admettait ni les hardiesses politiques, ni les originalités formelles. Son intention d’imposer la rotation des responsabilités inquiéta tous les cadres et l’annonce d’une réduction des effectifs militaires ne plut guère aux généraux. Quant au peuple, il comprit rapidement qu’on ne remettait même pas en cause les décrets staliniens pris contre la population – comme le rappela la rude répression des émeutes de Novotcherkassk. L’échec d’une politique aussi incohérente fut vite patent. Khrouchtchev fut débarqué à l’automne 1964. Débarqué, mais non liquidé, la nuance est d’importance.

Durant les six années de sa retraite, Khrouchtchev rédigea ses Mémoires où, curieusement, il lui arrivait parfois de s’étonner que la vie fût, par certains côtés, plus facile et plus douce quand la Russie connaissait un régime capitaliste. C’est vrai que Khrouchtchev avait réintroduit un peu d’espoir, avec quelques modifications non négligeables – la fin du Goulag en tant que tel, par exemple. Mais, faute de n’avoir pu ni surtout voulu s’attaquer aux véritables tares du Régime communiste et notamment au dogme du parti unique, Khrouchtchev n’avait même pas jeté les bases d’une réforme, qui, il est vrai, était peut-être à la fois indispensable et impossible.

Claude Dupont
 

 
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