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L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE
 
Valéry-Lebey/Pradoux 344
Valéry, Lebey, hommes de lettres
par Martine Pradoux

Paul Valéry / André Lebey, Au miroir de l'histoire, (Choix de lettres 1895-1938), NRF Gallimard Paris 2004 503 p 35 €

L'ouvrage, préfacé par Nicole Celeyrette-Pietri, offre un choix abondant de lettres souvent inédites échangées pendant 43 ans par Paul Valéry (1871-1945) et André Lebey (1876-1938), ancien député socialiste et auteur aujourd'hui oublié de nombreux ouvrages littéraires et historiques (1). Micheline Hontebeyrie a minitieusement trié, présenté et annoté les lettres innombrables de Lebey, archivées à la BnF et à l'OURS. Il manque des lettres de Valéry perdues ou vendues.

Les deux hommes se rencontrent en 1895 grâce à un ami commun, Pierre Louÿs. Lebey a 19 ans, Valéry 24 (il publiera l'année suivante Monsieur Teste). Si Lebey, issu d'une famille aisée, mène une jeunesse insouciante, ce n'est pas le cas de Valéry, licencié en droit, obligé de gagner sa vie. Il devient, en 1900, le secrétaire particulier d'Edouard Lebey, patron de l'agence Havas, et se pliera pendant 22 ans aux exigences de l'oncle malade de son ami André.
Au fil des pages nous entrons dans l'intimité des deux amis : vie familiale, lectures partagées, création littéraire et réflexions philosophiques. En juin 1906 Lebey confie à Valéry son désir d'accomplir avec lui de " grandes choses " : " donner toute ma mesure pour relever ce pays ". Valéry lui répond :" Tu me montres (...) l'amitié – c'est-à-dire le partage de tout ce qui est supérieur. " Valéry, ravi de la formule, la recopiera dans ses Cahiers publiés deux ans plus tard.
C'est sur le terrain politique et religieux que leurs divergences s'affirment. Lebey, initié en 1908, ne réussit pas à convaincre Valéry d'entrer dans la franc-maçonnerie ou d'adhérer à un parti. Si Valéry, qui a " mis toute sa vie dans la liberté de la pensée ", est réfractaire à toute forme de militantisme, Lebey, à peine inscrit à la SFIO en 1910, veut être député puis ministre. Il participe à La Revue socialiste, dirigée par Albert Thomas, son ancien condisciple du lycée Michelet. Il est proche de Jaurès qui l'appelle " le citoyen Brummel ", allusion amusée à son élégance vestimentaire.
Elu député en 1914, Lebey se bat comme officier. La guerre finie, commence pour lui une longue série de déboires et d'échecs. Partisan d'une politique républicaine et nationale il vote les crédits militaires contre la décision de son parti. Candidat malheureux en 1919 sur une liste socialiste dissidente, il est exclu de la SFIO. Aux échecs politiques s'ajoutent les déboires financiers. En 1922, à la mort de son oncle, il est déshérité, payant ainsi sans doute ses prises de positions politiques et religieuses. Lebey découvre à 46 ans les difficultés financières et se lance dans le commerce.
Au moment où s'ouvre pour lui une période de désenchantement, son ami Valéry qui a publié Le Cimetière marin, savoure toutes les formes de la consécration littéraire. A 50 ans il peut enfin vivre de sa plume, multiplier les voyages et les conférences. A lui les honneurs, la gloire – il sera bientôt élu à l'Académie française – et les ravages de la passion amoureuse. Confident discret, Lebey demeure l'ami attentif, généreux et fidèle. Il encourage Valéry quand il doute, il le réconforte quand il souffre, il se tait quand Valéry le néglige, étourdi par ses obligations professionnelles et mondaines. Mais, en 1936, Lebey, confronté à de graves problèmes d'argent, vend des lettres de Valéry. Ce dernier lui écrit sa peine et lui envoie deux mois plus tard un de ses livres. Sans rancune.
Après la mort de Lebey, en 1938, Valéry lui rendra hommage : " j'aimais en lui plus d'un goût qui me manque, et celui de l'action publique, que je n'ai jamais eu [...]. Il n'a rêvé que de grandes choses ; l'amertume d'être empêché d'en accomplir n'a pas été sans participer à sa mort. " Malgré les déceptions et les blessures, l'amitié ne s'est jamais démentie pendant 43 ans. Valéry continuera à porter à l'auriculaire l'améthyste que lui avait jadis offerte Lebey.
Martine Pradoux

(1) Cf. Denis Lefebvre, André Lebey, intellectuel et franc-maçon sous la IIIe République, éditions maçonniques de France, 1999.
 

 
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